Le jazz manouche et l’Alsace

Sébastien Kauffmann le ChinoisS’il est une tradition musicale bien vivante en Alsace, c’est bien celle du jazz manouche. A l’ombre du géant Biréli Lagrène, qui dépasse largement les frontières du genre, on dénombre quantité de guitaristes de talent et de renom : Tchavolo Schmitt, Mandino Reinhardt, Fleco et Zaïti Loeffler, Sébastien Kauffmann, Lorendo Hoffmann, et surtout Yorgui Loeffler qui tourne déjà dans le monde entier. « Pour moi, l’Alsace est la terre de cette musique, même si Django Reinhardt n’est pas né ici », confie l’accordéoniste Marcel Loeffler, autre pointure du genre. « Cette musique, on est né avec, on ne peut pas s’en passer », résume pour sa part Sébastien Kauffmann.

La transmission d’une passion

Qu’ils soient du Bas-Rhin ou du Haut-Rhin, tous ces musiciens se connaissent. Ils sont souvent cousins, plus ou moins éloignés. Ils donnent ensemble des concerts, se retrouvent pour jouer dans des bars, dans des fêtes communautaires. La pratique de la musique n’est pas systématique dans les familles, mais lorsqu’il n’est pas transmis de père en fils (comme ce fut le cas pour Marcel Loeffler et Mandino Reinhardt), le désir de jouer est né d’une rencontre, d’une vision : Mito Loeffler fut ébloui par Biréli Lagrène, Sébastien Kauffmann par Yorgui Loeffler.

Django ReinhardtDjango Reinhardt

Tous ont appris la guitare de la même manière : en écoutant les enregistrements de Django Reinhardt. « Avec mon frère Gigi, on s’était lancé le défi d’apprendre un morceau nouveau chaque nuit, que l’on jouait à notre père à son réveil », se souvient Yorgui Loeffler. Django, c’est plus qu’une référence : la fierté de tout un peuple, quasiment un mythe fondateur. « C’est grâce à lui que l’on est là, que l’on vit de cette musique », remarque Mandino Reinhardt. « C’est grâce à lui que l’on parle aujourd’hui », lui fait écho Sébastien Kauffmann. « Django a fait la synthèse du jazz musette, du jazz américain de l’époque, et de la tradition tzigane des Balkans, rappelle Yves Schmitt, producteur de groupes de la région. C’est l’exemple unique d’un style inventé par un seul homme et récupéré par toute une communauté. »

Les nouvelles générations de musiciens

La musique de Django a été redécouverte dans les années 1970 grâce au Schnuckenack Reinhardt Quintet, en Allemagne. L’Alsace voisine a ensuite repris le flambeau avec Dorado et Tchavolo Schmitt, et un Lagrène à peine germé (1966). La suite a été crescendo, avec d’abord la conquête des amateurs de jazz, puis celle du grand public, durant la dernière décennie, à la faveur d’une mode lancée notamment par les chanteurs Sansévérino et Thomas Dutronc. Les 50 ans de la mort de Django Reinhardt (en 2003), puis les 100 ans de sa naissance (en 2010), ont favorisé l’exposition de cette musique, dans les médias et dans le cadre de nombreux festivals. Aujourd’hui, la mode est un peu passée, mais ses effets semblent durables. Le public est devenu plus connaisseur, les cours de guitare manouche restent très prisés. La mode a aussi permis « de jeter des ponts entre la culture des Gadjé et celle des manouches : il y a peut-être davantage de compréhension aujourd’hui », estime Engé Helmstetter.

jazz-manoucheUne musique éternelle

En Alsace, l’avenir du jazz manouche semble assuré, même si les jeunes de la communauté sont moins nombreux à le pratiquer. Quelle que soit la génération, les musiciens actuels se montrent sereins. « C’est une musique qui marchera toujours : c’est le jazz le plus accessible au grand public », estime Marcel Loeffler. « C’est une musique éternelle, renchérit Sébastien Kauffmann. Tout le monde a envie d’en jouer. » Là-haut, dans les nuages, Django peut continuer à rêver tranquille.

Textes d’Olivier Brégeard pour le quotidien L’Alsace.